Parmi les rangées de tombes à découvrir au cimetière des Pins-Francs, dans le quartier Caudéran de Bordeaux, se trouve celle de l’illustr...

De New York à Londres, Paris et Caudéran : le parcours incroyable du musicien Mort Shuman

Parmi les rangées de tombes à découvrir au cimetière des Pins-Francs, dans le quartier Caudéran de Bordeaux, se trouve celle de l’illustre compositeur, pianiste, chanteur et acteur Mort Shuman, l’homme qui a écrit quelques-unes des mélodies les plus célèbres du 20e siècle.

Né à Brooklyn en 1938, Mortimer Shuman était le fils d’un couple d’immigrés juifs polonais. Le jeune Mort étudia d’abord la Philosophie au New York City College mais fut renvoyé au bout d’un an car il passait trop de temps dans les bars du coin à jouer du piano « rhythm’n’blues », mettant en pratique les acquis développés à la Julliard School of Music. Il décida alors de changer de cap et se mit à étudier la Musique au conservatoire de New York. À l'âge de dix-huit ans il composa ses premières chansons.

Peu après, il rencontra un autre auteur-compositeur, Jerome Solon Felder, ce dernier mieux connu par son surnom Doc Pomus. Il avait treize ans de plus que Shuman, mais les deux débutèrent une collaboration et, à partir de 1957, écrivirent des chansons sous contrat pour la maison d’édition musicale Hill & Range. Leur lieu de travail était le célèbre Brill Building à New York où ils occupaient une petite pièce sans fenêtre et avec pour seuls accessoires un piano droit et un cendrier (ils avaient pourtant testé un espace plus agréable et plus grand, mais moins propice à la créativité).

Mort Shuman et Doc Pomus.
Source: www.elvis-history-blog.com
Ensemble ils produisirent environ 500 chansons. En règle générale, Shuman composait la musique et Pomus rédigeait les paroles. Sans exagération aucune, on peut affirmer que bon nombre de leurs chansons devinrent des standards intemporels connus de tous : Save The Last Dance For Me et Sweets for my Sweet, rendus célèbres par The Drifters ; Can’t Get Used to Losing You, le tube interprété par Andy Williams qui, paraît-il, ne supportait pas cette chanson ; ou encore une vingtaine de titres enregistrés par Elvis Presley, dont Suspicion et Viva Las Vegas. (À noter : Shuman ne rencontra jamais Presley.) Plusieurs de ces chansons ont également été reprises par d’autres artistes, dont Bruce Springsteen et ZZ Top.

Au milieu des années 1960, les deux partenaires se séparèrent, et leurs chemins ne se croisèrent plus (leur unique rencontre fut lors d’une cérémonie de remise de prix en 1984). Inspiré par l’ « invasion » des Etats-Unis par des groupes britanniques, les Beatles en tête, Shuman passait alors énormément de temps dans le « swinging » Londres des sixties. Il collabora alors avec d’autres auteurs-compositeurs et signa des succès comme Love’s Just a Broken Heart pour Cilla Black, et Sha-La-La-La-Lee, enregistré par les Small Faces. De retour aux US, il écrivit des chansons pour le chanteur R&B Howard Tate, dont Get It While You Can, qui devint plus tard un morceau-phare du répertoire de Janis Joplin.

Combien connaissez-vous de chansons Mort Shuman ? Regardez ce clip et voyez par vous-même !

Avec Jacques Brel, source L'Express/AFP.
En 1966, Mort Shuman passait des vacances à Saint-Tropez sur la Côte d’Azur lorsqu’il découvrit l’œuvre de Jacques Brel. Ce fut un véritable tournant pour Shuman, qui se mit à traduire les textes de Brel, qu’il présenta dans un spectacle musical, Jacques Brel is Alive and Well and Living in Paris, dont il y eut de nombreuses représentations à New York avant d’être adapté pour le cinéma en 1974. Les traductions proposées par Shuman devinrent les textes de référence en langue anglaise, et figurent dans des enregistrements tels que le Port of Amsterdam de David Bowie, sorti en 1973. Mort Shuman devint un véritable disciple de Brel et fut profondément marqué par le décès du Belge en 1978.

En 1969, Shuman enregistra My Death, un premier album sous son propre nom. Peu de temps après débuta le célèbre chapitre français de sa carrière. Ce lien privilégié avec l’Hexagone débuta bien plus tôt, lorsque plusieurs chansons de Shuman furent traduites pour le public francophone et interprétées par des artistes comme Frank Alamo et Eddy Mitchell. Lors de ses voyages à Paris, Shuman se sentait chez lui. Il aménagea donc dans un appartement face à la Tour Eiffel.

Photo promotionnelle
des années 1970
 (source cheny.net).
C’est alors que cet homme de l’ombre devint lui-même une vedette de variétés dans son pays d’adoption. Il collabora avec différents paroliers dont Etienne Roda-Gil, et enregistra toute une série de tubes en langue française dont Le Lac Majeur (qui durait 5 minutes et devint pourtant un des plus importants succès de 1972), Papa Tango Charly et Un été de porcelaine. Il composa aussi la chanson autobiographique My Name is Mortimer avec sa première épouse française Elisabeth Moreau.

Pendant ces années improbables de célébrité, Shuman participa à d’autres projets : la bande-son du film À nous les petites anglaises ; d’innombrables passages dans des émissions de variétés aux côtés de Johnny Hallyday, Michel Sardou et son ami Eddy Mitchell ; un rôle important comme comédien dans le film La petite fille au bout du chemin avec la jeune Jodie Foster ; plusieurs tournées estivales ; et une comédie musicale, Ma Ville, dédiée aux rapports privilégiés entre l’artiste et sa ville d’adoption, Paris. Un album fut publié mais, faute de soutien, le spectacle ne fut jamais monté. La déception de Shuman fut importante.

Distant Drum, l'ultime album
de Mort Shuman.
Mort Shuman continua à contribuer à différents projets en France mais, en 1986 la famille Shuman – composée également de son épouse Maria-Pia et de leurs trois filles Barbara, Maria-Pia and Eva-Maria – s’installa à Londres, où l’artiste se focalisa plus particulièrement sur des musiques de télévision et sur l’écriture d’une comédie musicale présentée dans le « West End » de Londres : Budgie, The Musical, dont le scénario fut basé sur une série télévisée britannique des années 1970. À cette époque, les Shuman séjournaient régulièrement dans une villa dans le quartier Caudéran à Bordeaux. Peu d’information est dans le domaine public, mais il semblerait que son épouse Maria-Pia soit originaire de Bordeaux.

En 1990, Shuman enregistra un nouvel album en langue anglaise, Distant Drum. Le disque sortit l’année suivante à une période qui coïncida avec le décès de son ancien partenaire musical, Doc Pomus, des suites d’un cancer du poumon. Quelques semaines plus tard Mort Shuman, lui aussi, livrait son propre combat contre la maladie (un cancer du foie). Après une tentative de greffe de la dernière chance, il décéda à Londres le 2 novembre 1991, quelques jours avant son 53e anniversaire. Il fut enterré dans le cimetière juif de Golders Green à Barnet dans la banlieue de Londres. Johnny Hallyday et Eddy Mitchell furent parmi les quelques connaissances présentes lors de l’enterrement. Shuman allait néanmoins connaître un dernier voyage car, quelques années plus tard, sa dépouille fut transférée vers un caveau (vraisemblablement celui de sa belle-famille) au cimetière des Pins-Francs sur la rue Soubiras à Caudéran.


Un quart de siècle plus tard, quels sont les liens entre Mort Shuman et Bordeaux ? Des membres de sa famille habiteraient encore dans les environs mais qui sait s’il s’agit de sa veuve ou de ses filles. Je me suis renseigné auprès de l’excellent site officiel dédié à la carrière de Mort Shuman, en espérant également pouvoir localiser la villa caudéranaise, mais n’ai pas eu de réponse. Le jour où je le saurai, je partagerai l’information ici !

D’ici-là, continuons à savourer la musique créée par l’homme qui s’appelait Mortimer, admis au « Hall of Fame » des auteurs-compositeurs en 1992, et dont les chansons font partie intégrante de la bande son du 20e siècle !

Invisible Bordeaux rassembla quelques admirateurs de Mort Shuman un dimanche matin sous la pluie, pour fredonner quelques mélodies de ce grand monsieur devant sa tombe :

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